mardi 1 décembre 2009

Interview Charlotte Gainsbourg (TéléMoustique)

Par TéléMoustique n°4375 - 02/12/2009

La fille de son père s'associe au génie freak pour un audacieux voyage musical qui ne doit rien à personne.

Le jour où Charlotte Gainsbourg était de passage à Bruxelles pour parler de son nouvel album "I.R.M.", son mari, le réalisateur Yvan Attal, assurait la promotion de son film Rapt dans un autre hôtel de la capitale, à quelques minutes en taxi de là. Malgré un timing serré, les deux tourtereaux ont pris le temps de déjeuner ensemble avant de retourner à leurs obligations professionnelles.

Si le hasard des plannings fait parfois bien les choses, il n'est par contre pour rien dans la rencontre entre Charlotte Gainsbourg et le musicien californien Beck qui a débouché sur ce merveilleux "I.R.M.". De l'artisan touche-à-tout Beck, on sait depuis toujours qu'il voue un culte à Serge Gainsbourg. Il est même allé jusqu'à utiliser un extrait de Melody, tiré de "L'histoire de Melody Nelson", sur son disque "Sea Change" en 2002. La connexion va encore beaucoup plus loin. Apprenant que son père, David Campbell, avait été recruté pour arranger des cordes sur l'album "5:55" de Charlotte Gainsbourg en 2006, Beck s'était alors arrangé pour passer en studio. "Nous avions déjeuné ensemble avec le producteur Nigel Godrich, Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel (du duo Air) avec qui j'enregistrais "5:55", se souvient Charlotte Gainsbourg. Ils ont proposé à Beck de collaborer sur l'une ou l'autre chanson, mais il avait trop de projets en route et il a dû décliner. Je savais pourtant que ce n'était que partie remise. Quand j'ai rappelé Beck en 2008, il a immédiatement dit oui."

Vingt ans après "Charlotte Forever", disque enregistré avec papa et sorti au moment où elle remporte le césar du meilleur espoir féminin pour son rôle dans L'effrontée de Claude Miller, l'album "5:55" est un succès critique. Charlotte chante en anglais et la collaboration avec Air lui donne crédibilité et assise internationale. De manière très malicieuse, l'hebdo musical NME suggère alors que "5:55" est plus incestueux que ne l'a jamais été l'ouvre de Serge Gainsbourg. Une manière polie de dire qu'il contient dans chacune de ses notes l'ADN du créateur de Melody Nelson. Cette "erreur" ne se répète pas sur "I.R.M.". En tout cas, pas de manière aussi flagrante. Ce nouvel album, toujours chanté en anglais à l'exception de la reprise de la chanson québécoise Le chat du café des artistes, nous plonge dans un univers inédit qui doit autant à la culture freak de Beck qu'à la personnalité de son interprète. "Ma contribution est importante dans la mesure où j'étais présente à chacune des étapes. D'une certaine façon, Beck a canalisé tout ce que je ressentais", souligne Charlotte Gainsbourg. Et nous la croyons sur parole.

"I.R.M." a été enregistré sur une période d'un an et demi. Qu'avez-vous ressenti en écoutant pour la première fois l'album en entier?
Charlotte Gainsbourg. - Je ne peux pas encore me faire à l'idée que c'est terminé. Jusqu'au bout, il y a eu des hésitations. J'aimerais avoir le recul nécessaire pour apprécier tout ce travail accompli. Je l'ai pour les morceaux, pris un par un, mais pas encore pour l'album pris dans sa globalité.

Beck était-il pressenti dès le début pour s'occuper de tout l'album?
Non. Nous avions décidé initialement d'organiser une séance de cinq jours dans son studio à Los Angeles. Nous avons commencé par un duo, Heaven Can Wait, parce que c'est sans doute la chose la plus évidente à essayer lorsque vous faites pour la première fois de la musique avec quelqu'un que vous ne connaissez pas. Ce duo est pop, classique dans sa construction et fonctionne magnifiquement bien, presque de manière naturelle. Ensuite, nous avons avancé sur In The End, une mélodie dépouillée, toute simple, de deux minutes. Mais c'est avec Master's Hands, la chanson qui ouvre l'album, qu'il s'est passé quelque chose. Beck a introduit des percussions tribales et, sans que nous en parlions vraiment ensemble, il a pris une direction qui me convenait parfaitement. Il a aussi ajouté cette idée du pantin, qui me rappelle un peu la relation qu'une comédienne peut avoir un réalisateur. Je me sentais bien dans cet univers.
[...]

Comment est-il en privé?
Comme moi, Beck paraît timide, mais ce n'est pas de la timidité. Il a une idée à la fois juste et précise de ce qu'il veut. Il sait ce qui le motive et communique très peu. Il faut accepter ce côté mystérieux. Après avoir fait un album avec lui, je ne peux pas dire que je le connais bien. Nous ne sommes pas des amis proches. Si je le croise, nous n'allons pas nous taper dans le dos. Mais l'essentiel est ailleurs. On s'est trouvés l'un l'autre. Il a capté plein de choses en moi, il a réussi à se mettre dans ma peau. En fait, peut-être que nous avons la même peau.
Vous souvenez-vous d'un geste, d'un mot, d'une attitude de sa part qui vous a mise en confiance?
Il m'a offert un iPod sur lequel il avait chargé toutes ses chansons préférées. C'est le plus beau cadeau qu'il pouvait me faire. Bon, c'est un peu chiant, parce que je tombe parfois sur un morceau génial sans savoir ce que c'est. Mais c'est passionnant. Ses références sont très anciennes. De la musique brésilienne, des vieux blues de Robert Johnson, des trucs américains très roots.

"I.R.M.", c'est la vision de Beck ou la vôtre?
Je ne voulais pas qu'il écrive des chansons dans son coin et me refile ensuite les mélodies et les paroles. Je voulais être impliquée et il a progressé selon mes réactions. Quand je venais avec trois mots ou un son, il avait déjà le texte en entier et les arrangements. C'est ce que je recherchais. Quand on entend des chansons comme Me And Jane Doe, Trick Pony ou Time Of The Assassins, on voit l'Amérique profonde, avec ses clichés, certes, mais du point de vue d'une étrangère. Je découvre cet univers, je garde mon accent anglais et ma personnalité. Je suis entrée dans une culture que je ne connaissais pas et c'était le but. Beck est un "passeur".

Beck a samplé la musique de votre père et le considère comme une influence majeure. Vous en avez parlé ensemble?
Non. Beck a eu la pudeur de ne jamais évoquer mon père et ça m'a touchée. La présence de mon père demeure très forte chez moi et autour de moi. Je suis certaine que Beck l'a remarqué. Mais cette influence commune nous semblait tellement évidente qu'il n'était pas nécessaire d'en parler.

Mais vous y avez pensé?
Bien sûr. Si cet album doit se rapprocher d'un disque de mon père, ce serait "Gainsbourg Percussions". Plus d'une fois, j'ai pensé aux chansons Couleur café et New York USA.
[...]

Votre prochain challenge, c'est la scène?
J'ai envie de donner des concerts. Beaucoup, je ne sais pas. Je répète actuellement avec les musiciens de Beck. A la sortie de "5:55", je n'avais chanté qu'à deux ou trois occasions en live, notamment à Flagey à Bruxelles, et c'était franchement affreux. Je me sentais bloquée. Je ne joue pas d'un instrument, je n'ai rien pour me protéger. Si on n'est que chanteuse, il faut amener quelque chose que je ne possède pas. Et puis, je manquais aussi de courage. Quand je me suis posé pour la première fois la question des concerts, c'était il y a presque quatre ans. J'ai commis l'erreur d'aller voir Radiohead, Beck, Camille et Fiona Apple. Après ça, j'ai pensé que je n'avais rien à faire sur scène, que ce n'était même pas la peine d'essayer. Cette fois, c'est promis, je n'irai voir personne.

lundi 30 novembre 2009

Charlotte Gainsbourg en couverture de BLAST


Charlotte Gainsbourg en couverture de BLAST, édition Hiver 2010. L'interview, "Le ciel peut attendre" de Guillaume Fédou, est accompagnée de magnifiques photos de Nick Knight.

7€ en kiosque

Charlotte Gainsbourg, artiste en liberté (Sud Ouest)

Par Stéphane c. Jonathan, Sud Ouest, Lundi 30 Novembre 2009

INTERVIEW. Son troisième album, écrit, composé et réalisé par le musicien américain Beck, paraît lundi prochain. Confidences d'une artiste rare

On se souvient tous de son entrée fracassante dans le monde de la chanson. Sur l'album « Love on the Beat », elle susurrait en duo avec son père le licencieux « Lemon Incest », sur un air piqué à Frédéric Chopin. C'était en 1984, deux ans avant son premier album, « Charlotte for Ever », toujours sous la plume de son génial géniteur.

Il aura ensuite fallu vingt ans, une éternité, pour que Charlotte Gainsbourg revienne à la chanson, avec « 5 : 55 », un album électro-pop anglophone, construit pour elle par le duo versaillais Air et le producteur de Radiohead.

Lundi prochain, elle sera de nouveau dans les bacs, avec « IRM » (référence directe à son opération d'urgence en 2007, à la suite d'une hémorragie cérébrale). Un album pop chic et racé, composé et produit par le musicien américain Beck. Deux jours plus tard, la comédienne Charlotte Gainsbourg, récompensée au dernier Festival de Cannes par le prix d'interprétation féminine pour « Antichrist », de Lars von Trier, sera de retour sur les écrans dans « Persécution », de Patrice Chéreau, avec Romain Duris et Jean-Hugues Anglade comme partenaires masculins.



« Sud Ouest »: Dans quel état d'esprit étiez-vous au moment d'attaquer ce nouvel album ?
Charlotte Gainsbourg. Je sortais d'un accident de santé à la suite duquel j'ai passé huit mois à ne rien faire d'autre que m'inquiéter de ma santé. Ça a été une vraie respiration de pouvoir enfin m'impliquer de nouveau dans mon travail.

Tout s'est fait à Los Angeles, donc loin de chez moi, dans des ambiances très éloignées de ce que je connais. Si cela a pu être bénéfique, l'éloignement n'était pas forcément facile parce que Los Angeles est une ville vraiment étrange, un peu aliénante.

En choisissant Beck, saviez-vous exactement ce que vous cherchiez ?
Non, je ne savais pas où j'allais. J'avais envie d'une nouvelle expérience en musique, sans idée préconçue du style ou du son que je cherchais. Mais je savais que Beck pourrait explorer avec moi une grande variété de choses. Je voulais m'amuser à ça, de façon expérimentale. Je savais aussi qu'il avait envie de travailler avec moi, et moi avec lui. On a d'abord décidé d'une séance de cinq jours pour apprendre à se connaître et voir si on parviendrait à travailler ensemble. Il en est sorti trois chansons, qui sont toutes sur l'album. À la suite de quoi je lui ai proposé de faire le disque en entier avec moi.

Votre seule certitude de départ était de chanter à nouveau en anglais ?
Ça, oui. C'était déjà une idée certaine pour le disque précédent. En chantant en anglais, je suis loin de moi, je ne me reconnais pas forcément, et c'est ce qui me plaît. Les textes me ressemblent beaucoup, mais j'ai une autre voix en anglais.

L'anglais, c'est aussi une échappatoire pour moi, pour m'affranchir de mon histoire. Si je chante en français, les références me concernant sont tellement lourdes que je perds beaucoup du plaisir que me procure la musique. En anglais, ce plaisir reste entier.

C'est une forme d'émancipation par rapport à votre patronyme ?
Oui, exactement. Si je chante des textes en français, je fais sans arrêt référence à mon père. C'est presque impossible pour moi d'échapper à ça. Or j'ai absolument besoin de faire quelque chose qui n'appartienne qu'à moi.

Beck me poussait sans cesse à utiliser ma langue maternelle. C'est d'ailleurs lui qui a trouvé la seule chanson en français de l'album, « Le Chat du café des artistes », qui est une chanson canadienne des années 70. Dès qu'il entendait un mot en français, ça lui plaisait mille fois plus. Il semblait me pousser à revendiquer mes origines, alors que je voulais m'approprier sa culture à lui, son écriture très américaine.

De quelle façon vous êtes-vous impliquée dans la composition des chansons ?
On partait d'un rythme qu'il jouait à la batterie ou avec de petites percussions. Je choisissais ce que j'aimais et, à partir de là, il improvisait en jouant de tous les instruments.

De mon côté, je grattais des mots dont certains sont devenus des titres, ou l'ont guidé dans l'écriture des paroles. J'ai aussi apporté des éléments comme le son de l'IRM, auquel je tenais beaucoup, une comptine anglaise devenue la chanson « Greenwhich Mean Time », des vers d'Apollinaire, un morceau de piano... Si je n'ai écrit aucune chanson en entier, j'espère l'avoir suffisamment inspiré pour qu'il pioche en moi l'essentiel du disque.

Vous allez pour la première fois donner des concerts. Comment vous y préparez-vous ?

Je ne sais pas encore trop comment ça va se passer. Mais Beck a mis en place un groupe de musiciens. Il est très, très rassurant pour moi de savoir qu'il est encore derrière moi pour me soutenir.

J'ai beaucoup parlé de la scène avec ma mère (Jane Birkin), qui a une expérience énorme des concerts. Elle comprend exactement où je me trouve en ce moment, à avoir un trac fou. Elle ne fait que me pousser à monter sur scène, parce qu'elle sait le plaisir incomparable que cela procure.

C'est très motivant pour moi, même si, n'étant qu'interprète et sans instrument devant moi, je me sens forcément dans l'imposture.

Avez-vous le film « Gainsbourg, vie héroïque », de Joann Sfar, qui sort le 20 janvier 2010 ?

Non, pas encore. Je ne veux pas être mauvaise par rapport à ce film, dont on m'a d'ailleurs dit qu'il était très réussi. Mais ça ne va pas être évident de voir la vie de mes parents sur grand écran. Et si ce doit être une épreuve pour moi, je n'ai pas envie de l'affronter pour l'instant. Je ne vais pas me précipiter. Je le verrai quand je me sentirai prête pour ça.

« IRM », de Charlotte Gainsbourg. 1 CD (Because Music). Sortie lundi 7 décembre.

Interview IRM: Charlotte et Beck au Café des artistes (Cyberpresse.ca)

Par Alain Brunet, Cyberpresse.ca

C'est en avril 2008 que Charlotte et Beck, son réalisateur, auteur et compositeur, ont décidé de travailler ensemble. D'entrée de jeu, Beck s'était enquis de ce dont elle avait envie. «Ça m'a déstabilisée parce qu'il est capable de tout, il peut se fondre si rapidement dans toutes les musiques! Alors je n'avais pas envie de fermer la porte à quoi que ce soit.»
Photo: Paul Jasmin, collaboration spéciale


Pour son nouvel album de 13 chansons, Charlotte Gainsbourg a bossé avec un certain Beck Hansen. Le célèbre Californien a composé la quasi-totalité d'IRM, sauf une reprise... de Jean-Pierre Ferland!

Charlotte Gainsbourg parle avec calme et courtoisie d'IRM, titre de son album et aussi l'acronyme de l'expression médicale «imagerie par résonance magnétique», traitement auquel elle a dû se soumettre à la suite d'un accident de ski nautique.

Aucune friture sur la ligne. Aucune interférence ne polluera ce dialogue de 20 minutes pile-poil. Vu la courte durée de l'entretien, il n'y sera question que de musique.

Cette reprise annoncée du Chat du café des artistes - que certains considèrent comme la plus grande chanson de Jean-Pierre Ferland - titille déjà la curiosité des Québécois. Ce sera le premier sujet abordé.

«C'est Beck qui connaissait, je ne peux me vanter malheureusement d'avoir apporté ça moi-même, révèle la chanteuse, qui mène depuis son enfance une brillante carrière d'actrice. Je connais un peu la musique québécoise, mais c'est très loin de ma culture franco-française. Je ne connaissais pas Jean-Pierre Ferland, j'ai découvert un petit peu depuis. Je suis allée regarder un petit peu sur le Net.»

«Je trouve ça génial que ce soit venu de Beck alors que c'était moi la Française», ajoute-t-elle en échappant un rire contagieux.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, Beck avait en sa possession l'album Jaune, grand classique de Jean-Pierre Ferland. Mais où l'avait-il trouvé? L'hypothèse la plus plausible est la suivante: pour les remixes de Jaune lancés par GSI Musique en 2005, le directeur artistique du projet avait envoyé l'album originel (vinyle et CD) à Beck, un peu comme on lance une bouteille à la mer. Il n'a jamais obtenu de réponse, mais on en déduit que Jaune a fait son chemin entre les oreilles du surdoué Californien.

Pour Le chat, Charlotte Gainsbourg confie avoir eu un doute au départ. «C'était une chanson tellement particulière, j'avais du mal à m'imaginer l'interpréter. C'est un morceau incroyable mais... de là à m'approprier ces mots-là, à parler de moi en tant qu'artiste, je trouvais ça délicat. Puis, j'ai trouvé qu'il y avait un tel humour dans ces paroles - moi je l'ai pris comme ça en tout cas - que j'ai dépassé cette surprise. Les arrangements, le décalage entre ces voix innocentes d'enfants et les mots qu'ils ont à dire! Et sa voix à lui (Ferland), l'orchestration... On dirait un film de James Bond! J'ai rarement entendu un morceau aussi étonnant. Ensuite, je n'avais qu'une envie: essayer de le faire.»

Charlotte Gainsbourg n'y pensait probablement pas en le disant, mais il faut rappeler que les musiques de James Bond ont surtout été composées par John Barry... qui fut déjà marié à maman Jane Birkin avant que cette dernière ne rencontre son «Sège».

Partir du rythme

Charlotte a d'abord rencontré Beck, son réalisateur, auteur, compositeur, au moment où le producteur de Radiohead, Nigel Godrich, travaillait sur son précédent album, 5:55. «Par la suite, j'ai eu envie de travailler avec Beck, mais il fallait que la collaboration soit possible, il fallait qu'il y ait une bonne communication entre nous. Je ne voulais pas qu'il fasse un album de son côté, qu'il me l'envoie tout fait, et que je n'aie qu'à poser les voix. J'avais envie de faire partie du projet, de me l'approprier.»

En avril 2008, Charlotte et Beck ont finalement décidé de travailler ensemble. «Après, on s'est vus assez régulièrement. C'était toujours à Los Angeles. Pour moi, c'était loin, je devais m'organiser par rapport à mes enfants, ce n'était pas facile.»

D'entrée de jeu, Beck s'était enquis de ce dont elle avait envie. «Ça m'a déstabilisée parce qu'il est capable de tout, il peut se fondre si rapidement dans toutes les musiques! Alors je n'avais pas envie de fermer la porte à quoi que ce soit

Beck a alors entrepris de tout composer. «Je n'ai écrit aucune musique, mais j'étais là au démarrage de chaque titre, précise Charlotte. C'était impressionnant de voir comment il amorçait la création d'une chanson. Je ne sais pas si c'est toujours sa méthode de travail, mais ce fut comme ça avec moi: partir d'un rythme de batterie et, petit à petit, ajouter les instruments les uns après les autres, puis les paroles...»

Faire autant partie du processus de création sonore, c'était du neuf pour Charlotte. «Pour la création de 5:55, les deux gars d'Air (qui ont joué un grand rôle dans la composition des musiques de l'album) formaient un groupe à part entière. J'étais extérieure à leur dialogue musical, à leur état d'esprit, à leur création. Alors qu'avec Beck, j'avais l'impression de faire partie de son dialogue. Ça, c'était génial.»

«Chaque fois que je me mettais derrière le micro, ça lui plaisait. J'avais l'impression qu'il me mettait en valeur et qu'il avait envie que j'en fasse le plus possible. J'étais souvent inhibée, mal à l'aise... Mais voilà, tout était bienvenu! Cette bienveillance et cette grande générosité ont éveillé chez moi une excitation à tout essayer.»

«On a même fait un rap! C'était très mauvais, mais ce fut très marrant à faire. Ça fait partie des rejets-poubelles (rires).»

En plus des 13 titres réunis sur l'album, Beck et Charlotte en ont créé deux autres «qui peuvent servir» et «une dizaine d'autres qui ne sont pas vraiment aboutis».

Outre Le chat du café des artistes, d'autres titres en français? «Il y a The Collector où on trouve des mots français et Voyage au bout de la nuit. Beck avait tout écrit et me demandait de traduire des idées qu'il avait eues. Il avait entendu parler de Céline, mais je ne sais pas s'il a lu le roman.»

On imagine la fille de Gainsbarre et de Jane Birkin très à l'aise dans l'univers de la musique indie. Pour faire appel à Air, Jarvis Cocker, Nigel Godrich ou Beck, il faut manifester une connaissance certaine, non? Rien n'est moins sûr, rétorque-t-elle poliment. «Pour moi, ce n'est pas forcément légitime alors qu'aux yeux des autres, ça paraît être un bagage évident. S'il m'arrive d'avoir le complexe de l'imposteur? Oui, complètement!»

Cette difficulté, Beck l'a comprise tout de suite. «Beck aime la musique de mon père, il sait d'où je viens. C'était un peu sous-entendu, on n'a pas eu besoin d'en parler. Vu que c'est quelqu'un de très intelligent, il a saisi ma difficulté de faire de la musique. Il fut très délicat. Il a su me mettre à l'aise pour faire sortir le maximum.»

Bientôt sur scène, Charlotte Gainsbourg et le contenu d'IRM? Pas trop de pression SVP! «Je veux pouvoir y trouver du plaisir. Si ça ne marche pas, ça ne marche pas. Vous savez, je n'ai pas tourné avec l'album précédent, j'ai fait partie de quatre concerts du groupe Air. Et ce fut cauchemardesque! Je n'y faisais que deux titres, j'avais un trac terrible et puis... au moment où le trac était en voie de partir, c'était fini!»

Cette fois, cependant...

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Chantés ailleurs

Les auteurs et compositeurs du Québec sont rarement interprétés par les cousins européens. Outre Luc Plamondon et ses nombreux chanteurs de variété française, Claude Léveillée a été chanté par Édith Piaf (Les vieux pianos) et Richard Desjardins par Francis Cabrel (Quand j'aime une fois j'aime pour toujours). Avant d'être repris par Beck et Charlotte, Jean-Pierre Ferland l'avait été par Nana Mouskouri (Je reviens chez nous) et Stephan Eicher (Si on s'y mettait). D'autres exemples existent, mais l'intérêt que portent les interprètes francophones d'Europe à la chanson québécoise de qualité reste minime.



EN UN MOT

Actrice réputée et respectée, la fille de feu Gainsbarre et de Jane Birkin connaît une année faste avec un rôle applaudi dans Antéchrist de Lars Von Trier et un nouvel album créé et réalisé par Beck.



L'ALBUM

IRM, nouvel album de Charlotte Gainsbourg sur étiquette Because Musique, sera lancé officiellement au Canada le mardi 8 décembre.

dimanche 29 novembre 2009

Extraits de IRM en écoute dans les salles MK2

Si vous ne pouvez plus attendre pour découvrir "IRM", rendez vous dans les cinémas MK2, des extraits de l'album de Charlotte Gainsbourg sont en écoute avant les projections

Charlotte Gainsbourg : "J'ai envie de me prendre moins au sérieux" (Version Femina)

Charlotte Gainsbourg est en interview et en couverture de Version Femina, n° 400 (du 29 novembre 2009)

Je serai toujours intimidée à l’idée d’écrire car la comparaison avec mon père est presque insurmontable.

Je n’ai pas eu ce truc d’adolescent où on tue ses parents, poursuit Charlotte Gainsbourg. Je vis avec une admiration sans bornes et c’est difficile de grandir avec. En même temps, cela me fait rire d’être à ce point sans critique. J’assume. Cela ne m’ennuie pas... La musique, c’est délicat car le lien est tellement direct avec mon père et ma mère aussi, je porte le poids des deux. Le métier d’actrice, je l’exerce depuis suffisamment longtemps pour me l’être approprié.”

samedi 28 novembre 2009

Nouvel album pour Charlotte Gainsbourg (24 heures)


Boris Senff, Paris | 28.11.2009 | 00:01

MUSIQUE | Avec l’album IRM, Charlotte Gainsbourg redonne de la voix sous la tutelle de Beck, lutin rock américain. Rencontre avec une égérie.

Fille de… Statut glorieux, mais inconfortable, qui a longtemps contraint Charlotte Gainsbourg à honorer sa lignée, suppléer à l’absence du père, parler des autres. Lemon Incest… A 38 ans, son nom posé sur une filmographie de plus d’une trentaine de titres (dont le récent Antichrist, Prix d’interprétation cannois) et dévoilant IRM, son troisième album, l’actrice a désormais voix au chapitre, à son seul usage.

Mais elle ne semble pas pour autant envisager son travail hors des directions tracées par d’autres – qu’ils soient Pygmalion, collaborateurs ou mari (Yvan Attal, qui l’a fait tourner dans Ma femme est une actrice). Cette modestie s’exprime plus encore en musique. «J’ai toujours été plus intimidée par la musique, j’y ai moins d’expérience. Et j’avais arrêté pendant vingt ans… même si je n’avais jamais vraiment commencé. C’était accidentel, grâce à mon père.»

Dépliant ses bras et ses doigts filiformes pour se saisir d’une tasse de thé vert sur le canapé d’un hôtel cossu du Faubourg Saint-Honoré, celle qui prête son image à Balenciaga chuchote avec une franchise déterminée, avoue une culture musicale qu’elle se désole à trouver trop maigre (Radiohead, Dylan). Et laisse le premier rôle d’IRM à Beck. «La musique, les textes, c’est lui. J’ai amené peu de choses: des titres, des idées, le son de l’IRM, quelques textes d’Apollinaire. Mais il a tout fait, voilà.» Impressionnante de sincérité quand elle évoque cette collaboration récente, la chanteuse glisse: «J’avais de la peine à me valoriser, parce que je n’avais pas l’impression de faire grand-chose.» Un disque d’interprète donc, assumé. «Mais j’espère que je l’ai assez inspiré sur le moment. J’étais là à la création des titres. J’étais témoin en tout cas. Mes humeurs ont eu de l’influence.»

Artiste singulière, Charlotte Gainsbourg pourrait ainsi revendiquer une forme raffinée de passivité créatrice, se mettant avec bonheur au service d’autrui. «J’ai du plaisir à me faire manipuler par un metteur en scène, à être une marionnette dans un cadre. Je trouve plus facilement ma liberté dans des limites que quand c’est ouvert. La musique… C’est trop libre!»

Par contre, elle ne veut rien savoir du personnage iconique – entre mythologie pop et fashion générationnel – qu’elle est déjà presque devenue. «Je m’en rends compte et je ne veux surtout pas regarder ce genre de trucs. Je me sens simple avec des envies de films, des projets musicaux. Ça s’arrête là. La mode n’est pas un monde que je connais bien. J’aime faire des photos de temps en temps, c’est amusant. Mais, en général, je suis déçue de ma propre image, je n’aime pas me regarder. C’est toute l’ambiguïté qu’il y a entre vouloir se montrer, se montrer, et ensuite vouloir se cacher!» Alors que son image circule dans tout Paris avec même des publicités pour IRM au cinéma, elle n’est au courant de rien et veut rester préservée des aspects commerciaux de son métier.

Française internationale
Tournoyant dans un monde international, elle reste profondément attachée à son pays, se sent Française même quand son accent anglais chante sur un disque concocté par un Américain. «J’ai grandi à Paris et j’ai beaucoup d’attaches, même dans mon quartier, qui est celui de mon enfance. Dernièrement, j’ai voulu déménager et, au dernier moment, j’ai fait marche arrière.»

Surfant avec une facilité déconcertante dans l’univers des autres, laissant grandir son aura au glamour un brin excentrique, Charlotte Gainsbourg a trouvé la voie de l’émancipation. Le totem Serge Gainsbourg-Jane Birkin est toujours là, mais il se rétrécit. «Je suis prise en sandwich… J’admire tant ce qu’ils ont fait que le poids est parfois très dur à endosser. Je pense que c’est pour ça que cela m’a pris si longtemps pour faire un album sans mon père – c’était la difficulté: je n’avais envie d’en faire un qu’avec lui. Il fallait que je mette ça de côté et que j’assume le plaisir éventuel que j’aurais avec d’autres. C’est pas évident, ça m’a pris très longtemps.»

Charlotte Gainsbourg, IRM, Because Music (distr. Warner).
Sortie le 8 décembre.

L'ALBUM

Prises de Beck pour rock arty

C’est grâce à l’auteur du tube grunge Loser et de l’album Odelay (1996) que Charlotte Gainsbourg a repris le chemin des studios, vingt-trois ans après Charlotte for ever réalisé avec son père et trois ans après 5:55 en collaboration avec Air. IRM , album qui doit son titre aux examens d’imagerie à résonance magnétique (sample du son de l’appareil sur le titre du même nom) que la chanteuse a subis suite à son accident de jet-ski en 2007, brille au final par son éclectisme éclairé. Le petit génie américain a fait découvrir à son interprète des grands classiques du blues comme Robert Johnson (on l’entend sur l’essai bluesy de Dandelion) ou des trésors plus obscurs comme la chanteuse Dory Previn.

Beck a surtout dû insister pour maintenir un peu de français sur un album qui aurait tout aussi bien pu finir à 100% anglais. Si l’on peut oublier le titre Voyage, jonction étrange entre un chant à la Mylène Farmer et un clin d’œil à l’écrivain Céline, on se réjouit de son entêtement à imposer Le chat du Café des Artistes, reprise seventies de Jean-Pierre Ferland aux paroles tout en morbidité joueuse: «Quand j’aurai coupé la ficelle/Mettez-moi dans une poubelle». «Au début, j’avais l’impression de parler de moi avec la mort d’un artiste. C’est lourd mais ça me plaisait, car il y a aussi un humour absurde là-derrière», s’amuse Charlotte.

Les titres en anglais, excellents, parcourent toute la gamme d’un rock plutôt arty: folk hypnotique (In the end, Me and Jane Doe), coups de feu plus francs (l’atrabilaire Crooked Man ou le sexy Trick Pony 1), ballade classieuse et rimbaldienne (Time of the Assassins), sans oublier le single très pop Heaven Can Wait doublé vocalement par Beck («c’était sa voix-guide, mais on l’a gardée»). Prenant parfois des accents à la Cat Power («inimitable»), Charlotte Gainsbourg sort de sa collaboration avec un album aussi pointu que séduisant.

Les fans de Beck apprécieront, mais ceux de Charlotte?

  © 2009 - Charlotte Gainsbourg

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